La toile de Zalamoka

Thursday, September 07, 2006

Mon Maroc a moi


J’ai toujours aime comparer le couple que formaient mes parents a l’image que je me fais du Maroc. Un couple qui a forcement eclate en milles petits morceaux en laissant derriere, comme devant lui, des rescapes d’un choc culturel inedit ou la tradition s’acharnait a exterminer une modernite naissante si frele mais cruellement desiree.

Mon pere, de famille rbati, conservateur par heredite, tellement conserve que foncierement et irremediablement dysfonctionel. Eleve dans le fin fond de la medina de rabat. Il sera offert des son plus jeune age aux mains impitoyables d’un maitre de msid, fou de rectitude, qui en tortionnaire acheve, s’occupera de lui faire avaler et regurgiter un lot de versets dont il ne comprendra jamais le sens, mais qui le fera trembler jusqu’au jour de la verite.
Ma mere, de famille casablanisee, occidentalisee, n’a elle connu de sa jeunesse que les sons d’Otis Redding et D’Elvis, les pas de Charleston et le gout libertin de la Marlboro. Sa premiere lecon d’histoire: nos ancetres les Gaullois. Elle, la belle Arabe, la presque bourgeoise, aura ete initiee a la foi capitaliste qui deferlait sur le Maroc, sans rien voir du butin que son pere, tue en pleine jeunesse, laissera a la gloire de rapaces en mal d’elitisme.

Mon pere eduque au baton. Ma mere d’abord a la bonne carrote sucree, puis au baton de la vie plus tard, convoleront ainsi en noces boiteuses! Lui, de tres bonne famille, elle, de tres belle famille, ont voulu se reunir pour la vie. Concu un bebe, des leur premier clash, des premieres annees de marriage que seule la venue au monde de bebes aura permit d’adoucir. Le grand clash fut, comme cela, retarde de plusieurs annees grace a une, puis deux, puis trois bambines. La douceur epuisee, les pendules se remettaient bientot a l’heure du seisme culturelle. Les enfants grandissent et tentent tant bien que mal de se mouver dans un moule familiale sordide. Ces petites rbatis toutes rock, toutes pop, faisaient leur va et vient entre deux mondes sans trait d’union.

Les visites chez “Grand Mere de la Medina” ressemblaient a de vraies séances de salles d’attente. Arrivees devant la grande porte intimidante de la pseudo-forteresse, nous laissions nos langues dehors, au risque faire fausse note ou pire d’etre accusees de blasphemie. La moderation n’etait pas notre fort et on redoutait une enieme sommation de se clouer le bec. On se contentait de rever au plateau de gateaux que Grand Mere aura bien voulu ordonner sur la table. Dans cette salle d’attente, la tele etait constamment en alerte, s’acharnant a meubler un silence pesant entre une generation, une autre et deja une troisieme.

La derniere generation sentait deja qu’elle derangeait, sans toutefois en connaitre les raisons. Ou en fait, quelque part, nous savions ce qui derangeait, mais notre esprit espiegle refusait de se preter au jeu serieux de la conduite sociale en milieu rbati. Il fallait continuer de les laisser croire qu’il ne s’agissait que d’une phase, au risque de les voir envahir notre univers. Nous jouissions d’un privilege d’ecervelees et mettions un point d'honneur a defiler chez Grand Mere de la medina en body echancres, levres gauchement feutrees et airs de socialites desesperees, tout cela sous le regard meduse de nos tantes, qui, sans aucun doute, blamaient interieurement notre mere pour notre folle desinvolture. Et de plus en plus espacees, nos séances medina se passaient entre un vert de the ou de verveine, deux mots chuchottes derriere le dos par les paternelles, des ghreybats et douceurs d’amandes qui comblaient notre estomac mais laissaient nos coeurs vides et ennuyes.

Chez “Grand Mere de Casa”, on s’acceuillait a grandes pompes et embrassades: 1, 2, 3 o’clock: le rock etait toujours a l’air du temps. Nos tenues aussi legeres que nos coeurs, nos esprits libres, nos pas valsant. Et meme si la vieille ne buvait pas, ne fumait pas, ne savait ni swinguer ni casser le pas, meme si elle se tournait religieusement vers la mecque 5 fois par jour, elle croyait aussi fermement au "vivre et laissez-vivre", permettait beaucoup et laissait couler le champagne. On se ressourcait dans cette facilite de rire, de dire, avant de repartir a rabat et reclamer notre statut de petites filles modeles en crise d’appartenance.

Et ainsi se passait l’histoire de mes parents et celle de mon pays, une generation dans les jambes: Mon pere tiraille entre un cerveau dogmatise, lave et seche au traditionalisme, mais seduit par le modernisme de celle qui aurait pu etre sa douce, sa deuxieme moitie, sans l’avoir jamais ete…vraiment.

6 Comments:

  • At 1:08 PM, Blogger Douda said…

    Les noces boîteuses de tes parents me rappellent le fossé qui sépare les miens: cette génération tampon, tiraillée par mille contradictions...Fuyons, fuyons...euh...on a déjà fui.
    Entre un Soussi sans le sou et une Fassie de bonne famille, le choc n'est même pas culturel, il est civilizationnel ;-)
    Bises, ma petite gorgée du Maroc douce-amère.

     
  • At 7:23 PM, Anonymous Anonymous said…

    mosaique de culture en effet! a chacun son maroc. Qu'en est-il de l'avenir?

     
  • At 2:20 PM, Blogger Douda said…

    Zalamoka, ma chère, j'ai posté un com il y a quelques jours et il est pas passé (pourtant je parlais même pas de cul, donc rien à censurer). Je me souviens pas trop ce que j'ai écrit, mais qu'en tout cas ton billet m'a touché là où ça fait doux et amer en même temps.

     
  • At 4:44 PM, Blogger zalamoka said…

    Douda, Mon Maroc a moi c'est un peu ton Maroc a toi aussi: je pense que le billet m'a ete (inconsciemment) inspire par tes ecrits sur le Maroc (durant ta visite au bled). Toujours un plaisir de te lire et contente que tu aimes!

     
  • At 7:25 AM, Anonymous MaRockia said…

    très touchant en effet et comme on se reconnaît dans cette famille déchirée entre modernité et tradition ! c'est le lot de notre génération : n'être ni d'ici ni d'ailleurs ! (la hna la lhih)
    bonne continuation

     
  • At 12:23 PM, Blogger zalamoka said…

    Merci Marockia. Avec du recul, je pense que les generations clashent partout: au Maroc comme ailleurs, mais chez nous, le clash est un probleme fondamental et on le vit au quotidien...des fois bien et souvent tres mal. Je dois dire enfin que j'accepte toutes ces influences comme parties integrantes de mon identite et je me considere comme leur produit: mais je balaye ce qui me gene et embrasse ce qui me sied. ca cree un certain equilibre.

     

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